Le quartier.
- Alwena Kerloc’h -
Comme la plupart des quartiers populaires, celui-ci était plutôt animé. L’été, beaucoup d’enfants jouaient ensemble sur les larges trottoirs au pieds de ces petits immeubles. Quant aux adultes, certains passaient leurs journées assis sur une chaise longue devant leur porte, une canette de bière à la main. Ils regardaient les gens passer, parfois les voitures, et s’interpellaient entre eux. Parfois ils se levaient pour aller acheter un autre pack de bière chez le libanais du coin.
Mon père ne passait pas ses journées assis sur une chaise longue et parlait plutôt peu aux voisins. Mais il buvait de la bière. Alors forcément il connaissait le libanais du coin. À chaque fois qu’il entrait dans son épicerie, il lui disait « C’est toi Saddam Hussein. Tu fais semblait d’être l’épicier du coin pour pas que Bush te retrouve. » Le libanais se marrait et lui demandait des nouvelles du pays. Je le regardais. C’est vrai qu’il ressemblait à Saddam Hussein.
En plus des jeux des enfants et des discussions animées des adultes sur le dernier match de hockey, il y avait souvent d’autres animations. Un dimanche de bon matin, un homme au crâne rasé vêtu d’une toge blanche est venu chanter des incantations sur Krishna en tapant dans une casserole en cuivre avec une louche en bois. Des cris ont fusés, ainsi que des canettes de bières vides « Hey casse-toé d’icitte osti ! Va donc chier avec ton Krishna ! ». Parfois quelqu’un mettait de la musique à fond. Ça pouvait même être mon père, quand il lui prenait l’envie d’écouter des chants traditionnels bretons. Tout le quartier avait droit à « J’entend le loup, le renard et la belette » même ceux qui ignoraient où se trouve la Bretagne. Parfois ça pouvait aussi être moi, quand mon père n’était pas là.
Les gens parlaient, se rencontraient, s’appelaient, réparaient leur voiture, jardinaient leur morceau d’herbe du rez-de-chaussée. C’était vivant l’été. Je prenais plaisir à aller m’asseoir sur le balcon avec un bon livre, une pile de magazines et un verre de jus de fruit bien frais (acheté chez le libanais). Nous vivions au troisième et dernier étage, donc nous avions non seulement le soleil mais aussi une place de premier choix pour voir tout ce qui se passait d’un bout à l’autre de la rue. Mais le moment que je préférais c’était quand même le ramassage des poubelles. Étrange, à première vue. Et bien pas tant que ça. Le ramassage des poubelles, dans ce quartier, relève du spectacle. Déjà vous entendez le camion arriver longtemps à l’avance, avec cette grosse benne dont le moteur grondait comme un monstre. Ça exaspérait souvent le paternel « Putain faut toujours qu’ils passent au moment de mon feuilleton eux ! », puis il augmentait le volume de la télé au maximum. Ensuite, il était nécessaire de trouver un endroit sûr et d’y rester. Vivre au troisième étage était par chance une protection suffisante. Quoique… Les sacs poubelles se mettaient à voler d’un bout à l’autre de la rue. En France, les éboueurs se servent de grosses poubelles en plastiques qui roulent pour mettre les sacs dedans, les accrocher au derrière du camion, qui, par un système fascinant pour les enfants de moins de huit ans les soulevaient de terre et déversaient leur contenu dans leur gueule béante avant de les reposer à terre comme si de rien n’était.
Pas à Montréal. Là, les éboueurs jetaient eux-mêmes les sacs dans le grand trou noir, de là où ils les ramassaient. Le tout était de viser comme il faut et d’avoir un bon lancer. C’était facile. Alors ils arrêtaient le camion en plein milieu de la rue, pour la plus grande joie des automobilistes qui étaient derrière, momentanément obligés de s’arrêter, et jetaient les sacs poubelles d’un bout à l’autre de la rue, en se criant des messages d’éboueurs les uns aux autres. Parfois les civils s’y mettaient aussi. À Montréal, il y a une loi selon laquelle vous devez déposer vos ordures au pieds de l’immeuble à un moment précis de la semaine, celui prévu pour que les éboueurs viennent faire leur tournée. Si vous oubliiez, tant pis, vous restiez une semaine avec vos ordures (avec parfois une amende de la Ville). Pas très alléchant. Voila pourquoi, lorsque le camion redémarrait, on pouvait voir des voisins retardataires lui courir après comme des dératés, leur sac poubelle à la main, pour parvenir à viser le trou eux aussi. D’autres encore jetaient leurs sacs poubelles directement de leur balcon. Il fallait donc être au minimum au troisième étage pour espérer être hors de portée. Moi quand j’entendais le grondement du camion, je me précipitais sur le balcon pour assister à ce chaos de sacs poubelles noirs volant d’un bout à l’autre de la rue, sur un fond sonore de cris d’éboueurs ou de voisins voulant rattraper le camion. Et je ricanais toute seule.








